Aleksander Gabryś

Texte

La langue en cordes

Article de Piotr Grella-Możejko sur Aleksander Gabryś comme compositeur, contrebassiste soliste, artiste multimédia et interprète de musique contemporaine, publié dans Śląsk en décembre 2018.

Article de presse / portrait — Śląsk, no 12 (277), décembre 2018

Cet article de Piotr Grella-Możejko sur Aleksander Gabryś a été publié dans Śląsk en décembre 2018.

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La langue en cordes

Aleksander Gabryś (né en 1974) est à mon avis l’un des plus talentueux, les plus originaux et les plus ébouriffants – oui, ébouriffants – artistes polonais, menant leurs activités en Pologne ou à l’étranger. C’est un vrai talent, effrontément riche au niveau technique, mais avant tout au niveau de son intelligence, de sa sensibilité et de ses capacités mentales, qui contribuent à son érudition : car il ne suffit pas d’être intelligent, il faut encore ce petit je ne sais quoi, cette valeur ajoutée indéfinissable, ce don de la libre sensibilité et de la curiosité cognitive.

J’ai dit qu’il possédait les hautes compétences techniques et non seulement celles musicales, car c’est un artiste à part entière, et même à son être entier : compositeur, interprète, acteur, auteur d’œuvres multimédia (seulement ceux qui s’occupent de cette forme de création au quotidien, et non seulement occasionnellement, se rendent compte de la grande différence entre ce domaine de création et la composition au sens strict), pédagogue reconnu pour ses séminaires et ses classes de maîtrise ; tout court, un artiste complet et complètement dévoué à l’art. Voilà pourquoi je le vois comme « un mousquetaire de l’art » : l’homme brave, décidé à suivre son chemin contre vents et marrées, bagarreur courageux, maître de son métier, voire escrimeur de la contrebasse et des multimédias, forte personnalité. D’une certaine façon, Aleksander Gabryś est un personnage à la mesure de héros d’un autre Aleksander, Alexandre Dumas père — ici, la vie imite la littérature !

Dès le début de sa vie, Aleksander Gabryś était condamné à la distinction. Fils de Ryszard, compositeur pionnier, penseur, théoricien, écrivain, qui a consacré toute sa vie aux idées de l’art révélateur dans tous ses aspects, le jeune Aleksander a grandi dans l’ambiance ouverte à toute nouveauté dans l’art et bienveillante à tous nouveaux phénomènes ou tendances. Le développement mental d’Aleksander a été bien marqué par l’amitié de son père avec Witold Szalonek, ce coryphée de l’avant-garde internationale. Plusieurs années plus tard, Aleksander Gabryś avec Filharmonia Śląska enregistrera la version modèle du chef-d’œuvre de Szalonek, Musica concertante per violbasso e orchestra - œuvre créée en 1977 pour le célèbre Bertram Turetzky – pourtant c’est le virtuose américain qui pourrait postérieurement s’inspirer de l’interprétation d’Aleksander Gabryś parce que c’est l’artiste polonais qui a sublimé au maximum le potentiel énorme d’expression de la partie solo. Il lit cette musique avec son cœur, il la joue avec son amour, il y voit et entend beaucoup plus que des ensembles de solutions non conventionnelles de notation ou de couleurs. Nous pouvons voir comment la musique moderne, très radicale dans ses sons, peut émerveiller avec sa poésie expressive et la lyrique inhérente de sa narration. Dans l’interprétation inspirée d’Aleksander Gabryś, cette musique est compréhensible pour chacun, tout comme la musique de Beethoven est compréhensible et absorbable pour chacun.

Aussi ses interprétations d’autres œuvres possèdent les mêmes qualités : les œuvres pour contrebasse et plus grands ensembles, cette fois-ci, composées expressément pour ce soliste. J’y pense au Concerto-Fantasia per contrabasso e archi (1999) d’Edward Bogusławski, au Concert pour contrebasse et orchestre (2000) de Piotr Radko, et à Il cicerone per contrabasso e strumenti ad arco (2005) de Ryszard Gabryś. Il serait bien difficile de trouver trois œuvres plus différentes ! La composition de Bogusławski est un échantillon de la lyrique post-expressionniste intensifiée, développée au procès ; l’expression ultra-romantique de Radko est née à l’intersection du style de Béla Bartók, d’Alban Berg et de Dymitr Szostakowicz ; par contre, la composition extraordinaire du père de Gabryś est un genre de collage sonore subversif, inspiré des années soixante et soixante-dix du XXe siècle. Malgré ces différences, ou bien grâce à elles, dans chaque de ces concerts, Aleksander Gabryś prouve de comprendre profondément, voire de vivre chaque de ces styles ; l’artiste ne cache pas sa subjectivité, par contre, il l’enrichit considérablement et renforce le tissu expressif et matériel des œuvres - voilà comment on peut faire joyeusement la musique sur la base difficile de la « virtuosité totale » contemporaine. L’exaltation positive s’accomplit dans la catharsis d’interprétation. L’artiste maitrise absolument la matière, au niveau émotionnel et technique : par exemple, les passages aux registres les plus élevées de l’instrument retentissent parfaitement ; dans l’œuvre de son père, l’artiste crie, chuchote, chante, parle, récite – et il le fait toujours d’une manière adorablement naturelle.

Aleksander Gabryś est diplômé d’Akademia Muzyczna de Katowice, où il a terminé ses études en 1998, en classe de contrebasse du pédagogue extraordinaire, Waldemar Tarnowski. Puis, entre 1999 et 2002, il a étudié chez Wolfgang Giittler à Musik-Akademie der Stadt Basel en Suisse. Szymanowski recommandait aux jeunes musiciens : « L’éducation musicale – cherchez-la à Paris ! » – cet appel est toujours actuel. Non à cause de la fadeur de Pologne, mais dans le but de compléter ses savoirs, élargir ses compétences, faire des connaissances, se tester sur un nouveau terrain et apprendre bien une langue étrangère. C’est ainsi qu’Aleksander Gabryś a fait.

Il est resté en Suisse et c’est là-bas que sa carrière brillante a commencé, bien qu’en Pologne, il avait déjà été récompensé avec plusieurs prix importants aux concours de composition ou d’interprétation.

Ce musicien fait partie du groupe de moins en moins nombreux de compositeurs-interprètes, si nombreux dans le passé (Bach, Mozart !). Ces deux activités se complètent, s’influencent positivement ; l’artiste en profite beaucoup parce qu’il apprend de lui-même : d’une part comme le compositeur de l’interprète, de l’autre comme le virtuose du compositeur – et en tant que compositeur, Aleksander Gabryś mérite notre grande attention.

Les œuvres telles que le théâtre instrumental, écrit à sa jeunesse, mais très mature, Voak gefeustich pour cinq interprètes (1992), Avanti, amico! pour clarinette solo (2003), ou bien le théâtre multimédia impressionnant Bestiarium TrioTrip SinfAct pour violon, contrebasse permettent de considérer leur auteur comme un point très brillant sur le ciel de la Nouvelle Musique européenne.